Sainte Radegonde (son histoire)
Sainte Radegonde (518 — 587)
Reine de France & Sainte — Fêtée le 13 août 
Vitrail Sainte Radegonde
en l'église de Giverny
(visible dans le transept gauche)
en l'église de Giverny
(visible dans le transept gauche)
L'église paroissiale de Giverny est dédiée à Sainte Radegonde. Nous vous proposons de découvrir l'histoire extraordinaire de cette femme, racontée par le grand écrivain Henri Pourrat.
Le premier vitrail (ci-contre) est visible dans l'église de Giverny. Les deux autres vitraux sont situés en Poitou.
Les images la font voir en reine, sous le manteau semé de fleurs de lys. Ou bien c’est derrière une avoine qui vient de croître en un instant, et qui la cache au roi lancé à sa poursuite…
Il y a bien comme une houle d’avoines mérovingiennes, meurtres, supplices, calamités, magies, pour cacher aujourd’hui la reine sainte. Trop hautes en verdeurs, les chroniques d’alors semblent celles d’un effroyable village où les histoires d’héritage et de vengeance finissent mal.
Quel roman que celui de cette fille de Thuringe. Son père est avec tous les siens massacrés par son oncle. Cet oncle massacreur, qui a appelé les rois francs, Thierry, Clotaire, et qui essaie de les tromper, est massacré par eux. N’échappent à ces boucheries que Radegonde et son petit frère.
Elle a seulement onze ans ; mais déjà elle est belle. Clotaire se dit qu’un jour il la prendra pour femme. Il l’a fait amener dans sa maison d’Athies, près de Péronne. Il la confie à Saint Médard, l’évêque de Noyon. Saint Médard la baptise et lui fait lire dans les langues grecque et latine les Ecritures.
La voilà, dans cette villa d’Athies, élevée noblement. Aux pauvres, elle donne des aumônes et des soins, les panse, les lave, leur prépare des breuvages cordiaux, à prendre au sortir des étuves ; — car les patriciens chrétiens vivent encore à la romaine. Les enfants, elle leur apprend à chanter des hymnes, à former des processions, — on sait même le nom de celui qui portait la croix de boix, — les rafraîchit d’un goûter fait de ce qu’elle a retranché de sa propre table, leur distribue les vêtements qu’elle a taillés, invente, enfin, les « mouvements de jeunesse ». Et pour elle, elle sent que c’est par les privations et l’oraison qu’on vient à vivre d’une vie plus haute, où l’âme se fait vraiment reine.
Mais Clotaire, qui a déjà eu trois femmes, entend bien l’épouser. Elle s’échappe de la villa. Il la fait rattraper dans un village. Il l’épouse à Soissons. Le peuple allume de grands feux de joie, espérant beaucoup d’une telle reine pour adoucir un roi quelque peu rude.
Clotaire se plaindra bientôt de n’avoir épousé qu’une nonne, une servante d’hôpital ! — Elle en a fondé un dans le bourg d’Athies. — Cela le fâche de la voir courir à ces maisons pour y amasser les misérables, comme si elle avait plus de plaisir à être avec ces puants qu’avec les dames et les princesses. Et quand il la demande pour souper, il s’entend répondre qu’elle fait oraison.
Lui, il s’en tient à son métier de roi, qui est d’abord de conserver son royaume. Un jour il se dit que le jeune frère de la reine pourrait bien se mêler de revendiquer ses droits. Le plus sûr serait encore de le supprimer. Il le supprime.
Radegonde, pour le coup, comment demeurerait-elle sa compagne de vie ? La femme de celui qui a égorgé son frère ? Elle demande qu’il lui soit permis de se retirer dans un moûtier. Il le permet. — Elle court trouver Saint Médard à Noyon. Mais des seigneurs arrivent de la cour, qui citent l’Evangile, — Ne sépare pas ce que Dieu a uni. Ils remontrent à l’évêque que s’il le prive de son épouse, il offense le roi.
Alors elle, elle entre dans la sacristie, se coupe les cheveux, passe l’habit de nonne, et revient devant Médard. « Si tu crains les hommes plus que Dieu et que tu diffères de me consacrer, c’est au Pasteur souverain que tu rendras compte de sa brebis ».
Et Saint Médard se lève, impose ses mains sur elle.
| Vitrail de Sainte Radegonde en l'église Saint-Hilaire de Poitiers |
Elle prit la route d’un domaine que Clotaire lui avait donné, à Saix, en Poitou. Elle la prit par Tours, pour y prier au lieu où l’année d’avant la reine Clothilde était morte — elle aussi elle fuyait ce Clotaire aux mains rouges…
Radegonde n’avait guère que vingt-cinq ans, et elle était très belle. Bientôt le bruit courut que le roi entendait la reprendre.
En grande alarme, elle se retira dans l’église de Saint-Hilaire et elle écrivit à Clotaire de lui laisser sa liberté. Comme un reclus le lui avait prédit, elle vit le roi changer de dessein et renoncer à se ressaisir d’elle.
A Saix, Radegonde avait déjà vécu d’une vie monastique. Un saint prêtre du pays lui avait donné une chaîne de fer dont se ceindre à même la chair et elle, elle lui avait fait présent d’habits tissés de ses mains. — A l’homme d’enseigner l’austérité par laquelle seule on s’élève ; à la femme de pratiquer cette douceur de bienfaisance par laquelle on reste humain.
Mais dès qu’elle l’a pu, elle est allée s’installer à Poitiers. Auprès de celui de Ligugé, elle a fait bâtir un monastère. Derrière les remparts à tours crénelées, — car elle sait le siècle plein de violences, — elle s’est enfermée avec deux cents jeunes filles. Et c’est alors qu’elle voudrait qu’on allumât les feux de joie ! Elle connaît la cour, ses sanglantes histoires. Pour elle, la vie est là, dans le moûtier où chaque jour deux heures sont données à l’étude des lettres ; et les religieuses les mieux apprises copient ces livres afin de les répandre. En dehors de l’étude et de la lecture, on chante les offices ; ou comme les femmes des domaines, on file, on tisse, on coud.
Les années ont passé. Clotaire est devenu le seul maître de la monarchie franque. Son fils, Chramm, s’est révolté ; on le rattrape, lui et les siens dans une cabane de pêcheur : Clotaire fait mettre le feu à la cabane. Après cela il se rend à Tours, en voyage de dévotion. Et comme on croit qu’il va pousser jusqu’en Poitou, le bruit court de nouveau qu’il reprendra Radegonde.
Elle, plus que jamais en alarme, elle écrit à Saint Germain de Paris. Il vient à Tours. Il se jette aux pieds du roi devant le tombeau de Saint Martin. A force de prières, il lui fait abandonner cette idée d’aller à Poitiers. Et le roi, à son tour, se jette aux pieds de l’évêque. Que Radegonde du moins ne cesse, comme elle le faisait quand elle était près de lui, de le recommander à Dieu ; il se connaît trop de facilité à suivre les conseils des méchants et à céder au mal.
Radegonde n’a pas désiré redevenir reine. Et même pas rester abbesse plus longtemps. Elle veut d’avantage : se faire la dernière des sœurs. Elle porte du bois à la cuisine, lave les herbes, met le pot sur le feu, dresse les potages et nettoie la vaisselle. Venance Fortunat a écrit qu’elle décrottait et graissait les souliers des sœurs ; elle avait même pris pour son office particulier de tenir propres les latrines. L’humilité au beau sourire. Elle est morte ainsi au milieu de ses sœurs le 13 août 587.
Elle ne se souvint d’avoir été reine que pour demander à l’empereur de Constantinople un morceau de la vraie croix — d’où le nom de Sainte-Croix qu’a pris depuis le monastère. — Ce fut afin d’accueillir la relique que Fortunat composa le Vexilla Regis prodeunt.
| Vitrail de Sainte Radegonde, vêtue de lys. (abbaye N.-D. de Beauchêne, Poitou) |
Quels grands et fins artistes ceux des émaux, des orfèvreries et des broderies. Ces mérovingiens semblent un peu chevelus et velus dans leurs robes à gros plis. Mais leurs pesantes étoffes étaient peut-être plus étonnantes que la tapisserie de Bayeux, leurs églises de bois que les églises russes du moyen-âge dont quelques unes, belles comme des songes, se sont conservées au fin fond des forêts, derrière les bouleaux. Il reste peu de leurs ouvrages. Mais on a de ces chants d’église admirables, nés alors, dans les monastères. Ainsi de l’office du vendredi saint, l’Adoration de la Croix.
Rome abrègera, redressera : reste que Rome sur beaucoup de points adoptera cette liturgie gallicane. De sorte que l’Eglise universelle a pris voix souvent dans telle abbaye mérovingienne, perdue au fond des prés-vergers et des pièces de seigle. Aux siècles de cette monarchie, qui fut une grande monarchie agricole, ce pays fait déjà souffler son esprit sur l’Europe par sa liturgie, comme il le fera au XIIème siècle par la poésie courtoise, et plus tard par ses lettres, par ses façons et par ses arts.
Henri POURRAT, Saints de France (1951)